MODE

Rencontre avec Pierre-Jacques Brivet et son parcours dans le secteur de la mode et du luxe

C’est un lundi matin, aux abords du quartier d’Ainay et dans les bureaux du Musée des Tissus que nous avons rencontré Pierre-Jacques Brivet, un homme au parcours des plus étonnants dans le secteur de la mode et du luxe.

Supdemod : Bonjour, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer votre parcours ?
Pierre-Jacques Brivet : ” Je suis Pierre-Jacques Brivet. Au sein de l’école Supdemod, je préside le comité de développement qui est l’interface entre le monde économique et l’école, dans la vie professionnelle. Je dirige le syndicat mode habillement dans la région Rhône-Alpes depuis 1999, d’abord comme délégué général jusqu’en 2010, puis ensuite comme consultant indépendant puisque j’ai aussi une activité de développement, consulting, stratégie et Event dans laquelle j’accompagne des entreprises de la mode et du luxe en France et à l’étranger depuis Lyon ou Paris. Sur la partie stratégie, je fais de la communication d’influence pour des syndicats professionnels ou pour des institutionnels. Puis sur l’activité Event, j’accompagne pendant 3 ans, en tant que consultant, le marché de la mode vintage que j’ai revendu fin 2015. J’ai notre propre salon, qui est la partie américaine du marché de la mode vintage qui s’appelle le Mode Vintage Fair basé à New-York. J’ai un engagement qui est assez fort dans le monde de la formation puisque je vous reçois aujourd’hui au siège de Modalyon, qui est l’association pour l’université de la mode dont je suis le président. ”

 

Supdemod :  Pourquoi avoir choisi les métiers de la mode et du luxe ?
Pierre-Jacques Brivet : ” Ce n’est pas du tout mon parcours d’origine, je suis diplômé de la faculté de droit de Lyon 3. J’ai fait du droit privé que j’ai complété par un diplôme de droit des contrats anglo-saxon à l’institut de droit comparé et puis j’ai fait une douzaine d’années dans la vie politique comme assistant parlementaire, collaborateur de cabinet, chef de cabinet ou encore élu local. J’avais donc une vie plutôt institutionnelle que j’ai ensuite fait évoluer vers le monde économique d’abord comme patron d’un syndicat Medef, celui du Périgord, le syndicat des industriels métallurgistes. Puis j’ai voulu, courant année 99, revenir à Lyon et là, le Medef, qui gère l’ensemble des branches professionnelles et dont j’étais délégué général, m’a indiqué que la branche professionnelle de la mode et de l’habillement allait renouveler son délégué général et j’ai toujours eu un goût personnel et une approche assez esthétique de la mode. Le droit mène à tout, y compris à la mode. Je suis passé d’une approche esthétique à une approche plus économique, technique. Le passage vers les industries de la mode était une envie forte et il faut savoir écouter ses envies donc je n’ai pas de regrets de l’avoir fait. Mon parcours m’a montré que finalement, on pouvait faire des choses très sérieuses dans la mode, que ça soit dans la formation, dans l’économie, dans les salons professionnels. Une grande partie de mon activité consiste à développer des salons professionnels, j’ai participé à la création de Shanghai Mode Lingerie qui est la filiale de Lyon Mode City à Shanghai pour les industriels du secteur, j’ai participé au lancement des salons Curve à New-York et Las Vegas. La place de Lyon est forte dans les salons professionnels : on a eu Lyon Mode City et tout l’ensemble GL Event première vision puisque le premier salon de la mode amont, des fabricants de tissus et d’accessoires pour la mode, sont des salons lyonnais dont le siège social, pour le monde entier, est basé à la Confluence. ”

 

Supdemod : Quels ont été vos projets pour faire évoluer ces métiers ?  Quelles innovations avez-vous apporté ?
Pierre-Jacques Brivet : ”
L’avantage pour tout le monde et pour les jeunes diplômés, quand on arrive dans un secteur qu’on ne connaît pas, on a un regard neuf. La chose qui m’avait frappé en arrivant il y a 18 ans, c’était que nos industries n’assumaient pas la délocalisation et la perte de tissu industriel qui avait été la leur. On était resté ancré dans la culture de la manufacture et j’ai très vite eu l’intuition, l’analyse et l’envie ensuite d’accompagner nos entreprises dans la culture du marché. Donc les premières années de ma vie professionnelle en tant que patron des services de l’habillement, ça a été d’accompagner les entreprises de mode, de la culture de l’atelier à la culture du marché. On a très vite créé une structure qui s’appelle Modexport. Les pouvoirs publics, la région Rhône-Alpes et la métropole nous ont aidé à financer ce projet pour accompagner les entreprises sur le marché export. Il ne fallait plus regarder seulement les pays comme des pays de délocalisation, (à l’époque, c’était le Maghreb et la Chine, mais surtout le Maghreb) mais aussi comme des marchés potentiels. Donc quand on faisait fabriquer dans un pays, le but était de vendre, commercialiser dans ce pays. J’étais aussi farouchement opposé aux liens forts entre l’amont et l’aval de la filière (mode-habillement). Pour moi, l’habillement n’est pas un sous-produit de la filière textile, la priorité de l’habillement doit être tournée vers son aval, c’est-à-dire vers la distribution en France, en Europe, dans le monde. Il était nécessaire, selon moi, de se bagarrer pour préserver du Made In France parce que c’est une valeur d’exportation. Chaque fois que je voyageais, dans les années 2000, je visitais une quarantaine de salons professionnels tous les ans, à travers le monde, et je voyais nos collègues et concurrents italiens qui avançaient très fort sur le Made In Italie et la France qui, à côté, n’assumait pas son Made In France. Ce qui m’a amené à me tourner plutôt vers les industries du Luxe, aussi par goût personnel, mais surtout parce que le Luxe capitalisait sur le Made In France et j’ai eu le sentiment que dans la région Rhône-Alpes, qui a vraiment une place forte sur le marché du Luxe en France, il fallait qu’on utilise les industries du luxe comme locomotive du secteur de la mode. Pour accompagner tout ça, j’ai pris un fort engagement sur les questions de formation et de compétences car le secteur était effectivement un peu sinistré. J’ai alors pris la présidence au ministère de l’Éducation nationale de ce que l’on appelle la commission professionnelle consultative, qui est vraiment le comité auprès des ministres chargés de réécrire la totalité des diplômes. On a donc réécrit la totalité des diplômes en terme de compétences depuis le CAP jusqu’au BTS. Ensuite, pour le Post-BTS, je me suis intéressé à l’association de développement de l’Université de la Mode, Modalyon, jusqu’à en prendre la présidence depuis moins d’un an. On est intervenu sur les référentiels des licences professionnels, des masters 1 et des masters 2. Donc pour résumer tout cela, j’ai pris le pari de l’intelligence, le pari de l’international et le pari du luxe. ”

 

Supdemod :  Pouvez-vous comparer le marché de la mode et du luxe d’il y a 10 ans et celui de maintenant ? Comment percevez-vous cette évolution ?
Pierre-Jacques Brivet : ” D’abord, je ne crois pas que le luxe se soit démocratisé, il s’est plutôt médiatisé grâce aux médias sociaux et publications spécialisées et aussi parce qu’il a toujours attiré les regards. Après, on a rendu le luxe beaucoup plus accessible parce qu’on a augmenté la surface des marques de luxe qui ne vendent plus seulement des produits de luxe. Je fais toujours bien la différence : pour moi, un carré de soie Hermès n’est pas un produit de luxe, mais le produit d’une marque de luxe, par contre les commandes spéciales Hermès sont des produits de luxe. Quand on parle de marques de luxe qui font un produit de luxe, on doit avoir des critères stricts qui sont le produit unique et la commande spéciale. On a rendu accessible le luxe aspirationnel des produits de ces marques de luxe et on a renforcé les vrais produits de luxe des maisons de luxe qui sont sans aucune limite. On a, à travers le monde, un peu plus de 1 800 milliardaires et 35 millions de millionnaires dans le monde, ce qui est énorme et dans cet environnement-là, la France est le troisième pays au monde en nombre de millionnaires. On a donc un vrai marché de proximité et on a un vrai nombre d’acteurs, de clients du luxe potentiels dans le monde qui justifient qu’on développe ce secteur. Il n’y a aucune limite, que ce soit dans le domaine de l’art, de la mode, de l’équipement, dans les moyens de locomotion. “

 

Supdemod : Que pouvez-vous dire aux étudiants de mode sur la place de la région Rhône-Alpes en matière d’emplois ?
Pierre-Jacques Brivet : ” La région Rhône-Alpes est plutôt bien placée, car on compte une trentaine d’entreprises du luxe qui emploie un peu plus 3 000 personnes. Si on regroupe les entreprises du luxe et du haut de gamme, c’est plus de 8 000 emplois dans la région. On est plus une région forte dans la confection de mode, car on a délocalisé par contre on reste une place forte des maisons de mode puisqu’on a aujourd’hui 1 100 marques qui ont leur siège social dans la région Rhône-Alpes. Paris reste la première place de mode, car c’est le lieu podium de la mode. Je ne suis pas du tout favorable à l’invention d’une Fashion Week à Lyon. Il y a 4 ou 5 places fortes de la mode dans le monde, Paris, Londres New York et Milan. Vous avez aussi les places émergentes qui sont Moscou, Shanghai, Dubaï. Il y a aussi les places européennes comme les pays du Nord tel que Copenhague qui est très dynamique dans le monde de la mode, on peut donc aller trouver un stage à Copenhague. Aucun complexe, nous avons dans la région Rhône-Alpes des emplois de proximité qui ne sont plus des emplois de fabrication, il faut l’assumer, mais qui sont des emplois du marketing, de la création et de la distribution. C’est une mode nouvelle, aujourd’hui, ce sont les emplois les mieux payés dans le secteur de la mode et de l’habillement. “

 

Supdemod : Pourquoi la région Rhône-Alpes dispose d’une place privilégiée dans le secteur de la mode et du luxe ?
Pierre-Jacques Brivet : ” C’est le berceau historique. Il faut remonter à François Ier, il avait donné à 2 villes régions de Province le privilège du tissage des Soieries : Lyon et le Val de Loire. Le Val de Loire car c’était tous les châteaux de la renaissance mais la tradition s’est perdue alors qu’à Lyon elle s’est reconfirmée par Napoléon Ier puisqu’il avait exigé que tous les vêtements des cours européennes impériales fussent tissée à Lyon. Lyon était, bien sûr, sur la route de la Soie dont on fêtera cette année les 700 ans. “

 

Supdemod : Quels sont les métiers les plus prometteurs dans le secteur de la mode et du luxe selon vous ?
Pierre-Jacques Brivet : ” Les 3 piliers, aujourd’hui, sont : la création, le marketing et la distribution. Effectivement, on a besoin de stylistes modélistes qui deviennent des créateurs, mais il n’y a qu’un créateur par maison. Vous avez les métiers du marketing, depuis le marketing amont, c’est-à-dire les bureau de tendances et de style pour l’analyse des attentes du marché, jusqu’au marketing aval, c’est-à-dire la promotion du produit, le marchandising… Et vous avez les métiers de la distribution qui se transforment complétement à cause de l’internet. On est plus dans la vente physique, y compris dans les secteurs du luxe dont j’aimerais bien que nos maisons françaises regardent ce qui se passe aux USA où 40% des produits de luxe se vendent sur internet, ou en tout cas à prix barrés. Les maisons de luxe françaises qui ne veulent pas faire de soldes ou vendre sur internet sont pour moi condamnées. J’ai longtemps acheté et développé la vente de produits de la mode vintage, car c’est de la ” Slow Fashion “, du développement durable et puis ce sont des produits intemporels qui se valorisent avec le temps, vous avez des produits vintages qui se vendent plus cher que leur prix de mise en vente donc on a d’autres manières de vendre et d’acheter la mode. Donc ces métiers-là sont des métiers d’avenir notamment l’omnicanal et je pense qu’aujourd’hui il faut considérer la distribution de produits de mode depuis le marketing, la mise en avant jusqu’à la présentation en boutique qui n’est pas forcément le lieu de la transaction. Nos métiers de la distribution sont en train de se transformer complétement, je crois beaucoup dans les métiers d’avenir sur la distribution des métiers de la vente. “

 

Supdemod : Quelles sont les qualités essentielles à avoir pour se lancer dans ce milieu ?
Pierre-Jacques Brivet : ” N’avoir aucunes certitudes car tout bouge très vite. Être curieux de tout, nous recherchons des éponges. Car la mode est une remise en question permanente, on sort une collection toutes les 6 – 11 semaines. Il faut être mobile dans sa tête et dans ses jambes, accepter de ne pas aboutir dans un produit qu’on imaginait être le meilleur. Je rajouterai, avoir une immense culture générale et elle peut commencer sur une console de jeux ou dans une exposition. Ces métiers de la mode finalement, demande cette polycompétence, il faut une compétence technique, une culture générale et une grande mobilité. Visionner la Fashion Week de New-York en streaming est une sorte de mobilité. ”

 

Supdemod : Où voyez-vous le marché de la mode et du luxe dans 10 ans ?
Pierre-Jacques Brivet : ” L’avantage de la mode à Lyon, elle existe depuis François Ier il n’y a pas de raison qu’elle n’existe plus dans 10 ans. Où en sera le secteur de la mode ? Je pense que la mode sera tournée vers le sud. La mode se structure dans l’hémisphère sud aujourd’hui. Si l’Europe veut rester un acteur de la mode, il faut accompagner la mode de l’hémisphère sud et il y a un vrai enjeu aujourd’hui, Lyon a une vraie carte a jouer dans cet accompagnement. Il faut donc recruter des étudiants qui viennent de l’hémisphère sud. ”

Supdemod :  Que pouvez-vous conseiller à ceux qui souhaitent se lancer dans le secteur de la mode et du luxe mais qui n’osent pas ?
Pierre-Jacques Brivet : ” Il faut oser. S’ils n’osent pas, il ne faut pas faire de la mode. La mode est une prise de risque permanente, une prise de risque marché, une prise de risque produit parce que c’est l’expression d’une personnalité, d’une envie, d’une idée, d’une opinion. La création en soi est une prise de risque permanente. Il ne faut pas faire d’expression si on n’ose pas. Il faut bousculer les parents, s’affranchir de l’environnement. Il faut être à l’écoute de ses envies. “

 

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